Vingt pour cent des hommes possèdent quatre-vingt pour cent de tout l'égoïsme du monde

J'ai découvert une petite mine: plus d'une soixante de films de l'Office du film du Canada sur des questions environnementales que l'on peut voir en ligne. Parmi ceux-ci, René Dumont: l'homme-siècle, tourné très peu de temps avant sa mort survenue le 18 juin 2001, vaut le détour à lui seul. Vers la toute fin, Dumont a cette phrase amère : «je n'avais pas les moyens de leur promettre l'enfer». L'égoïsme et l'indifférence envers la misère le désespéraient.

Dans ce documentaire du cinéaste Richard D. Lavoie, Dumont transmet un héritage fait d'engagement et d'indignation. Tout au long de l'entretien qu'il avait accordé alors qu'il sentait bien que sa fin approchait, Dumont relate sa traversée du désert. Son malheur aura été d'être conscient de l'absurdité du comportement de cette partie de l'humanité vivant dans l'abondance et qui malgré tout accaparait toujours plus de richesse pendant que l'autre partie manquait cruellement du minimum vital.

Une intervention faite en marge de la conférence internationale sur le cacao de 1968 - un des flash-back qui parsèment le film - illustre toute l'indifférence du Nord. Les parties en présence ne s'étaient pas entendues, les pays producteurs de cacao demandant un cent (cinq centimes) de plus que ce qu'offraient les pays consommateurs. Dumont cite cette réplique «mémorable» qu'avait eu le délégué américain en réponse à ceux qui ne comprennaient pas que son pays puisse faire échouer la conférence pour un écart d'à peine un cent : «vous ne vous rendez pas compte, un cent, ce que ça représente. Pour l'économie américaine, c'est 11 millions de dollars». «Évidemment, ajoute Dumont, pour une économie dont le produit brut dépasse 700 milliards de dollars, il ne reste plus 11 millions de dollars pour soutenir le marché international du cacao. Je crois qu'il aurait fallu à la fin faire une petite quête pour les États-Unis malheureux.»

Tout le drame est exemplifié par cet épisode. Le système économique mondial et nos modes de vie occidentaux reposent essentiellement sur l'égoïsme.

Dumont lui-même avouait, lors de la Conférence mondiale sur l'alimentation à Rome en 1974, s'être rendu compte tardivement qu'il consommait trop. C'est en écrivant L'Utopie ou la mort, qu'il avait réalisé qu'il devait réduire de moitié sa consommation de viande et d'essence.

Trente-quatre ans plus tard, après les trente ténébreuses qui ont suivi les Trente glorieuses, cette prise de conscience commence à pénétrer les cerveaux des habitants des Technorati, mais elle n'a toujours pas entraînée un changement en profondeur des habitudes de vie.

Notre dernière trouvaille illustre bien tout notre égoïsme: plutôt que de diminuer notre consommation d'énergie afin de permettre aux pays émergents  et aux Technorati d'augmenter la leur, nous avons choisi de produire des agrocarburants, aggravant ainsi la crise alimentaire dans le monde.

Quand Dumont s'était présenté à l'élection présidentielle française comme premier candidat écologiste, toujours en 1974, bien peu prenaient au sérieux les problèmes environnementaux, encore moins pressentaient que ces problèmes allaient nous hanter sur plusieurs décennies.

Aujourd'hui, Dumont ne prêcherait plus dans le désert, mais il serait tout aussi indigné de voir que nous avons si peu changé nos habitudes de vie.

Il devait bien le pressentir quand il s'était écrié: «Ouvrons les yeux! Le XXIe siècle est mal parti!»

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