Récupérer les espaces perdus par la démocratie
Le mot dont s'inspire ce titre est de Bernard Cassen. Il illustre le phénomène le plus pervers de notre époque : la dépolitisation progressive de l'économique. Cela équivaut à une dépossession d'autant plus absurde que les inégalités profondes s'installent à demeure et que notre environnement fout le camp. La moitié du monde risque d'en faire les frais.
On a souvent tendance à l'oublier : le monde est à moitié paysan. Or à peine 10 % de la
production agricole se retrouve dans les circuits commerciaux mondiaux.
Pourtant, on nous rabat les oreilles avec la nécessité de « libéraliser
» le commerce agricole
pour améliorer la compétitivité des pays en
développement sur les marchés mondiaux.
D'où vient cette
antienne libérale ? Selon Cassen, « le moteur de la mondialisation
libérale, c’est la dictature des marchés financiers et les pouvoirs
sans limites des multinationales. » (Comment la mondialisation néolibérale détruit les sociétés rurales : résistances et alternatives)
C'est un pouvoir essentiellement destructeur. Tout ce qui est collectif est attaqué par l'effet corrosif de la mondialisation libérale. Cassen ne s'étonne pas de l'importance prise par l'information financière dans les infos. Il y voit une volonté d'imposer subrepticement l'idéologie boursière.
Dans un monde normal, ce sont les communautés agricoles qui auraient le haut du pavé. Après tout, la moitié du monde, ça compte. Mais c'est plutôt l'agrobusiness qui domine. Son puissant lobbying auprès des gouvernements et de l'Organisation du commerce mondial lui vaut l'oreille attentive des décideurs politiques.
Un reportage présenté sur Eux.tv a bien résumé toute l'absurdité à laquelle peut mener la libéralisation des marchés. « Chicken Madness » raconte le dumping vers l'Afrique des morceaux de poulets que les Européens ne veulent pas consommer. Le poulet arrive congelé dans un pays, le Cameroun, qui n'est pas en mesure de le conserver dans cet état jusqu'au consommateur.
Au moins le quart du poulet est contaminé par la salmonellose (avec fièvres typhoïde et paratyphoïde, toxi-infections alimentaires et tutti quanti), sans compter d'autres sources de contamination.
Au passage, l'exportation de ces morceaux rejetés en Europe aura ruiné les producteurs locaux. Mais, comble de l'ironie, le poulet local a définitivement meilleur goût que ce fade poulet commercial produit en Europe.
Selon Cassen, le Brésil n'est guère mieux. Même s'il se présente comme défenseur des pays du Tiers Monde, en réalité ce sont d'abord les intérêts des grands producteurs brésiliens qu'il défend dans les négociations commerciales internationales.
La mondialisation libérale nous conduit directement dans une impasse démographique et écologique. Plus de deux milliards d'êtres humains en Inde, en Chine et dans la plupart des pays africains vivent d'une agriculture pratiquée à l'extérieur des circuits commerciaux mondiaux.
Deux choix s'imposent : ou bien nous valorisons cette petite production agricole et acceptons que tout ne puisse pas être commercialisé à grande échelle, ou bien nous laissons ces communautés rurales se faire détruire par l'appétit vorace des marchés financiers.
Mais au fait, il n'y aura bientôt plus qu'un seul choix possible si nos choix économiques continuent d'échapper peu à peu au domaine politique.
Il est vrai que la démocratie est plutôt emmerdante pour les boursicoteurs de ce monde.
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