Quand l'eau se transforme en argent

Spontanément, le continent qui nous vient en tête dès qu'il est question de problèmes reliés à l'eau est l'Afrique. Or, le continent où vivent le plus grand nombre d'êtres humains qui n'ont pas accès à une eau de qualité, ou à des installations sanitaires adéquates, est l'Asie.

Une récente publication de Water Justice — une organisation qui fait la promotion de l'eau comme bien public devant être gérée par les États et non par les entreprises privées — nous apprend que plus d'un milliard neuf cents millions d'Asiatiques sont affectés, dans un continent qui ne manque pourtant pas d'eau, ni non plus de profiteurs.

Water Justice a choisi la veille du sommet asiatique sur l'eau qui s'est tenu au début du mois de décembre, pour lancer l'ouvrage Reclaiming Public Water in Asia, une compilation de 19 articles écrits par des activistes, des syndicalistes et autres acteurs engagés dans une lutte pour que l'eau ne devienne pas une marchandise.

Trois ans plus tôt, Water Justice publiait le père de l'ouvrage qu'il vient de publier : Reclaiming Public Water (ouvrage disponible au format pdf ici). L'introduction commençait par une condamnation des tentatives de privatisation des années 1990 : «The 1990s was the decade of water privatisation which has since proved to have failed.» Même la Banque mondiale, y lit-on, a reconnu l'échec du privé à répondre aux attentes qu'on avait mises en lui.

Il faut dire que ces attentes étaient élevées. Plusieurs opérateurs publics avaient auparavant lamentablement échoué dans les grandes cités du monde en  Technorati.

On sait pourquoi privatiser la distribution de l'eau ne fonctionne pas : l'eau est un bien public essentiel qui ne peut pas être «adapté» aux besoins du marché sans qu'il faille renoncer à la distribuer selon, devinez, les besoins essentiels de chacun. Le même problème se pose d'ailleurs avec les soins de santé. Vous ne pouvez pas renoncer sans danger à boire de l'eau sous prétexte que son coût est trop élevé, pas plus que vous ne pouvez renoncer à vous faire soigner en cas d'urgence parce que vous n'avez pas une carte de crédit sur vous.

Il semble que la Banque asiatique de développement n'a pas encore compris ce principe de base. Plusieurs groupes de la société civile lui reprochent son opération séduction envers l'entreprise privée. Il faut dire que la BDA entend investir deux milliards de dollars par année d'ici 2010 dans divers projets d'infrastructures. Il y a de quoi attirer le secteur privé.

La BDA dit vouloir aider les pays asiatiques à «réformer» leur gestion de l'eau. Elle compte pour ce faire sur des «partenariats» qui équivaudraient à remettre les clés du traitement et de la distribution de l'eau à des entreprises telles Nalco, Degremont, Hydroplus, Vivendi et Thames Water. 

Il existe pourtant une alternative, esquissée en 2006 lors du Sommet mondial sur l'eau de Mexico : des partenariats public-public dont le financement n'a pas pour objectif le profit d'actionnaires ayant forcément à coeur leurs intérêts, mais la résolution de problèmes liés au manque de savoir-faire ou à une mauvaise gestion publique.

Après le Sommet de Mexico, ONU Habitat s'est vu octroyée le rôle de promouvoir ces partenariats public-public. L'Agence s'est mise à l'oeuvre en août 2007 (UN-HABITAT launches global alliance of public water operators) avec un budget ridicule de 7 millions de dollars.

À peine trois mois auparavant, ONU Habitat concluait une entente de partenariat pour améliorer l'accès à l'eau et à l'assainissement en Inde et au Népal avec... Coca-Cola (Tibaijuka signs partnership with Coca-Cola). 

Les dieux sont tombés sur la tête !

 

À lire aussi


Mots-clés : Technorati, Technorati